L'homme de nulle part
Ton visage dans la glace
a des reflets d’azur,
et dans ton regard on peut lire :
Amour, Anarchie, Ironie.
La poutre dans ton œil droit
provient du bois d’Outre-Tombe,
et les piaillements de la scie
ont dérangé un écureuil qui dormait,
paisible dans la nature ardéchoise.
Ton œil gauche cligne un peu,
victime d’un rayon de soleil
qui s’attarde un instant, en passant,
dans le miroir narcissique,
avant de repartir par les sentiers ailés
de ma campagne abandonnée.
Depuis le temps que tu t’admires,
tu connais tout de ton sourire,
de tes mimiques, de tes regrets,
de tes amours et de tes haines ;
mais cette introspection quotidienne
te donne une autre dimension.
Souvent, réalisant qu’il n’y a guère de place pour toi
dans ces pays pollués et tristes,
tu songes et tu t’amuses à dire
que tu es l’homme de nulle part,
qui n’en est jamais venu,
mais qui retournera peut-être un jour
vers ces cieux lumineux,
teintés de turquoise et de mauve,
où les fleurs aux pétales veloutés
exhalent les parfums aphrodisiaques
qui te feront sortir de ton miroir.
Et je m’apercevrai alors
que tu n’étais que moi,
lèvres amères, regard de fou,
une sorte d’anarchiste bien doux.
Jean-Luc Dugied
Tours, 1976