Impressions artistiques

 

L’homme de nulle part

Ton visage dans la glace
a des reflets d’azur,
et dans ton regard on peut lire :
Amour, Anarchie, Ironie.
La poutre dans ton œil droit
provient du bois d’Outre-Tombe,
et les piaillements de la scie
ont dérangé un écureuil qui dormait,
paisible dans la nature ardéchoise.
Ton œil gauche cligne un peu,
victime d’un rayon de soleil
qui s’attarde un instant, en passant,
dans le miroir narcissique,
avant de repartir par les sentiers ailés
de ma campagne abandonnée.
Depuis le temps que tu t’admires,
tu connais tout de ton sourire,
de tes mimiques, de tes regrets,
de tes amours et de tes haines ;
mais cette introspection quotidienne
te donne une autre dimension.
Souvent, réalisant qu’il n’y a guère de place pour toi
dans ces pays pollués et tristes,
tu songes et tu t’amuses à dire
que tu es l’homme de nulle part,
qui n’en est jamais venu,
mais qui retournera peut-être un jour
vers ces cieux lumineux,
teintés de turquoise et de mauve,
où les fleurs aux pétales veloutés
exhalent les parfums aphrodisiaques
qui te feront sortir de ton miroir.
Et je m’apercevrai alors
que tu n’étais que moi,
lèvres amères, regard de fou,
une sorte d’anarchiste bien doux.

Jean-Luc Dugied
Tours, 1976

 

Tout est vanité

Tout est vanité
Les mots jetés à la hâte sur le papier
Les images volées au temps
Ma main sur ton épaule
Le sourire d’une jeune fille
Quelques traces de peinture sur la toile
Des notes de musique envolées au vent
Des baisers échangés
Mon cœur qui cogne dans ma poitrine
Un regard dans les vapeurs du soir
Un roman oublié
Un poème fiévreux
Un chant nostalgique
L’air dans mes poumons
Le sang dans mes veines
Tout passe

Jean-Luc Dugied
2012

 

Impression capitale

Le train fonce dans la campagne anonyme, traverse des banlieues industrielles et sinistres. Ralentit. S’arrête. Terminus.

Flot de voyageurs sur le quai. Cavalcade de valises à roulettes. Bousculade. Urgence d’arriver. D’être le premier ? Pas le temps de souffler.

Escalator. Descente sous la terre. Hall immense et déshumanisé malgré la foule qui court dans tous les sens. À cause de la foule ? Rectangle de plastique pour ouvrir un portillon. Quai borgne. Un mur de verre bouche l’horizon, cache les humains d’en face.

Les portes s’ouvrent sur un wagon. Monter avant la sonnerie. Les portes claquent. Valise coincée, le corps bascule. Les têtes s’entrechoquent.

Correspondance. Longs couloirs bondés d’une horde qui se précipite dans les deux sens. Cavaler, cavaler, ne pas perdre une seconde. Impressionnante marée humaine. Georges Moustaki chantait nous aurons le temps de vivre, d’être libres.

Nouveau quai, nouveau mur transparent. Transparent ou opaque ? Opaque à l’autre. Ouverture des portes. Se méfier de leur fermeture brutale.

Le long tube souterrain file dans la nuit glaciale. Incognito. Pas un regard. Pas un échange. Chacun absorbé sur son écran. Avalé. Aveuglé. Syndrome de Crocodile Dundee à New-York.

Progression, les corps secoués dans un vacarme assourdissant. Où sont les chants d’oiseaux ? Léo Ferré chantant Paris je ne t’aime plus. Combien de stations encore ? Il flotte un sentiment d’impuissance, comme une résignation.

Enfin l’air libre. Banlieue sud. Nuit étoilée. Demain il fera beau.

Jean-Luc Dugied
mai 2025

 

La pierre chaude au bord de l’eau

1
Rosée sur l’avoine du chemin
humide sous l’écorce du pin
éclat solaire sur un bourgeon naissant
et comme la vérité d’un luxe éblouissant
ton reflet se pose
tranquille
à la surface de l’eau
qui dort
en attendant le jour
du réveil
paradis enfin violé.

2
Lueur dans les boules du mimosa
veloutée dans l’essence de la pêche
les yeux se chargent de la douceur de la mer
qui nous regarde mourir
d’avoir trop voulu posséder
et qui gronde, roule et tempête
en ricanant
de voir que la nature n’a pas suffi
à nos sens atrophiés
qui respirent
de moins en moins
entendent
mais quel vacarme
voient
mais ne regardent pas
goûtent
en dépit du bon sens
et touchent
mais sans aimer la vie
qui dit :
« où es-tu paradis du poète ? »

3
Parfum de la lavande sauvage
douce et tendre
qui se souvient du beaujolais
que l’on buvait comme un nectar
dans les verres de cristal.
Caché dans les feuilles du saule
j’épie
le souffle qui fait trembler les lianes
les sifflets des habitants du palmier
les chuchotements sur les plantes aromatiques
et ton reflet flottant sous les branches du cèdre
symbole de ta caresse puissante et affectueuse
à toi mon vieux soleil.

4
Braises d’un feu sur le sable chaud
rouges et grises
comme un cigarillo
et qui comme la cigale lasse
dans l’espace
reprend sa place
ton cœur qui bat
c’est mon sang mêlé au tien
mon épiderme contre ta peau
et des yeux qui observent
au blanc des nôtres.
Nous repartirons de zéro
ou de rien s’il le faut
mais nous rebâtirons
espace habitable
un paradis sur terre
ou bien ailleurs
au pays où les rêves
se font réalité.

5

Perles dans l’océan brumeux
rondes et lisses
comme des cailloux creux
blanches et brillantes
comme des lis au fond des vals langoureux
froides et solitaires
comme une âme en déroute.
N’entends-tu pas le chant du désespoir
qui résonne
dans les lointains brouillards
de l’esprit vagabond.
Ne sens-tu pas la vie qui palpite
dans les rivières encore incultes
où le robot n’a pas posé
sa mécanique grise
main monotone
jamais lassée
certes
mais toujours insatisfaite.
Ne vois-tu pas
de tes yeux éblouis
se lever sur la terre
une ère nouvelle
jardin métaformique
du paradis enfin trouvé.

6
Lune de la nuit
le goût du miel
revient comme une orange
dans un sirop de turquoise
au cœur duquel le lion onirique
se transforme en une femme
nue
aux seins doux et chauds
voluptueux
à s’endormir
pour rêver
d’une peau blonde
comme le fruit défendu
mais si mal qu’on y croque
afin de se réveiller
dans un spasme solaire
libération
de deux sensibilités
transposées
en une figure géométrique
non euclidienne enfin
quatre cuisses enlacées
qui se cherchent et se trouvent
dans la chaleur humaine.

7
Écume explosant du fond des mers sans âge
givrée par le sel et l’acide de la terre sans visage
belle dans la lumière qui s’épanouit à peine
et qui comme le sourire d’une femme
te fait tout oublier
fraîche et solitaire au-dessus des flots
comme une nymphe qui viendrait juste d’abandonner
sa corolle d’étoiles
et de nacre argentée
pour venir à toi
déesse dévoilée
te chanter la mer éternelle
qui veut le rester
et qui attend ton aide
pour qu’une voix enfin apporte la parole.

8
Neige pelliculaire sur les sillons glacés
déserte comme un tapis infini
chauffée par les rayons célestes
mais résistant encore un peu
afin de nous inciter au repos
et à la méditation.
Te regardant du coin du feu
par la fenêtre gelée
pensant
que la terre renaîtra
de ta fonte prochaine
et que nous plongerons
nos mains gercées
dans le sol vivifié
nous planterons les graines
que le soleil fera germer
nous réchaufferons nos cœurs à ses rayons
et vivant près de la nature
il nous sera plus aisé
de nous aimer
de mieux nous regarder
de parler avec les yeux
si les paroles nous semblent insipides
les gestes de tendresse
nous paraîtrons si simples
si doux
qu’ils se feront
comme on boit en trempant ses lèvres dans le ruisseau
geste oublié
hommage à cette terre
qui est la nôtre.
Que nous importent
les sols des mille et une galaxies
redonnons à la nôtre
sa splendeur d’antan
car ce que certains dieux de marbre
promettent dans les textes stratifiés
le soleil dans un élan doré
nous le chante tous les jours.

9
Merdouille
bistouille
barfouille
et fleur de chtouille
s’étalent sur l’étang figé.
Merzingue
berzingue
airzingue
et bille de zinc
s’élancent
rapaces aux ailes déplumées.
Chartoc
glimtoc
burztoc
et bois de toc
s’infiltrent
malandrins entre les arbres condamnés.
Vergogne
salgogne
chouigogne
et boule de gogne
roulent
charrettes de fumier dans les villages tranquilles.
Mais qu’on nous foute un peu la paix
un peu la paix
et qu’on nous laisse vivre
à notre guise.

Jean-Luc Dugied
Cannes, 1973

 

Fusion

A pas de loup tu es venue,
dans un murmure tu as pris ma vie,
en souriant tu m'as offert la tienne
et nous marchons main dans la main.

A pas de loup tu es venue,
sans qu'un signe m'ait prévenu.
Je t'attendais sans le savoir,
en cultivant mon désespoir.
Quand je chantais la solitude,
je nourrissais mes certitudes,
révolté sans lendemain,
je cherchais mon chemin.

Dans un murmure tu as pris ma vie.
Je ne faisais rien de mes envies,
j'errais dans le labyrinthe,
étranger à tout étreinte.
J'avais vingt ans, j'en pesais cent,
la peau desséchée par le vent.
Je n'écoutais plus mes amis,
en accourant tu m'as rendu la vie.

En souriant tu m'as offert la tienne,
rayon de soleil à travers les persiennes,
petit bonheur de chaque instant,
de l'été jusqu'au printemps.
Les années ont passé sans laisser de trace,
quelques rides, les épaules qui se tassent,
mais dans les yeux une âme d'enfant,
dans le partage de ces moments.

Et nous marchons main dans la main,
par les sentiers, par les chemins,
dans les villes, dans les villages,
sous le ciel pur et sous l'orage,
des heures, des jours et des années,
sans que rien ne vienne faner
notre belle amitié.
Et nous marchons main dans la main.


Jean-Luc Dugied
Bédoin, mai 2024
 

 

De ma fenêtre je voyais le port

La vue plongeante sur le port capte le regard. Un énorme cargo est à quai dans le grand bassin, chargé de containers. Que contiennent-ils ? Sont-ils pleins ? Sont-ils vides ? Tout le mystère du voyage en mer.

Il faut faire un effort pour arracher son regard de ce spectacle fascinant et observer tout le paysage. Le clocher d'une église, l'obélisque et une multitude de toits.

En tournant la tête sur la gauche, très à gauche, une anse sauvage et la mer d'un bleu outremer intense. Elle scintille au soleil. L'horizon est une ligne très marquée entre le bleu pâle du ciel et celui plus foncé de l'eau. Cette image-là aussi est forte, vivante, toujours en mouvement.
Les jours de grand vent, la mer moutonne avec colère. Elle prend des teintes brillantes, éblouissantes. On aperçoit le phare perché sur ses quatre colonnes métalliques et qui paraît tout petit vu d'ici.

Six collines entourent la ville en arc de cercle. A gauche, vers l'est, le cap Béar en impose par ses pentes raides et arides. Vers le sud, un petit hameau s'étale au soleil. A l'ouest, dans le lointain, sur la plus haute colline, la tour Madeloc veille.
Sur les pentes de la dernière colline à droite, des barres de grands immeubles disgracieux viennent contredire la douceur de ce paysage. Un peu en arrière, on aperçoit enfin le fort Saint-Elne.

Et le regard replonge vers le port, ses quais déserts depuis que le cargo est parti, ses longs bâtiments, ses grues. Vers la gauche, la passe n'est pas visible, masquée par une petite colline au-dessus de l'église. Vers la droite, on ne voit pas non plus le fond du port, ses bateaux de plaisance et ses chalutiers.
Entre la terrasse de l'immeuble et le bassin portuaire, tout un quartier groupé autour de la place de la Liberté. Les toitures sont surtout de tuiles couleur brique. Les façades, toute une palette, du blanc à l'ocre foncé, en passant par un dégradé savant qui évite la monotonie. Quelques éléments émergent de cette mosaïque. Des terrasses, des cours, des escaliers, des arbres, le dôme du Fer à cheval, des vélux, la rue au premier plan.

La nuit tombe peu à peu. Les lumières du port s'allument créant une belle ambiance de nuit américaine. Des reflets dans l'eau comme une longue flamme jaune. Les couleurs des maisons s'estompent doucement, seulement éclairées par quelques réverbères.

Maintenant le ciel est noir sur la ville endormie. Ne subsistent que de rares lumières. La pleine lune éclaire le ciel et illumine les nuages. Et du côté de la mer, le clignotement du phare dans un noir total.

Jean-Luc Dugied
Port-Vendres, avril 2024