Impressions artistiques

Impressions d'Italie : Radicofani
Extrait de Journal de voyage, 1999

Jeudi 24 juin, camping de Monte del Lago, 20 heures

Nous venons d'arriver au camp et je suis complètement lessivé ; encore une fois nous avons voulu en faire trop pour une seule journée. Certes nous n'avons parcouru que 170 kilomètres mais de routes tellement sinueuses que je me sens la tête comme un gyrophare, ce qui n'est pas choquant avec le crâne rouge que je me paie suite au coup de soleil d'hier ; car aujourd'hui, j'ai gardé la casquette. Heureusement en cette saison les journées sont longues et le soleil n'est pas encore couché, il commence à éclabousser le lac de rayons chauds et violents que seul Turner saurait rendre ; je me garderai donc bien d'en prendre une photographie.

A propos de photos j'ai dû en prendre plus de 120 depuis le départ, mais je ne sais s'il en sortira autre chose qu'un reportage touristique ; j'avais l'intention de traiter du thème du voyage de manière assez symbolique mais c'est difficile de tout faire : conduire, visiter, écrire et faire des photographies intelligentes.

Après ma douce somnolence dans le coffre nous avons repris la route de Radicofani dans un paysage vraiment très intéressant, assez sauvage parce qu'il n'y avait pas de villages, mais pas trop aride comme végétation. Les teintes allaient du vert des prairies au jaune des genêts en fleur en passant par l'or des blés bientôt mûrs. Les lignes des vallées et la courbe des collines alternaient et au loin, bleuté, le Monte Amiata nous narguait. Six kilomètres avant d'y arriver nous découvrîmes le piton de Radicofani et dès lors pendant un quart d'heure nous avons roulé jouant à cache-cache avec lui.

Ce n'est qu'en parvenant tout près, que contournant le rocher, nous aperçûmes le village. Nous nous y sommes promenés dans une grande tranquillité car c'était encore l'heure de la sieste et si aucun bâtiment ne sort réellement de l'ordinaire, l'ambiance est historique et ancestrale. Deux églises possèdent quand même des terres cuites de Della Robbia et la vue sur la Toscane s'étend très loin, surtout de la Rocca où l'on monte par une longue route en lacet ; mais nous ne l'avons pas visitée car nous commencions à avoir les guiboles molles.

Il faut dire qu'avant nous avions passé un bon moment à descendre à la Posta, ancienne construction médicéenne du temps de Fernando 1er qui avait transformé là un ancien relais de chasse en relais de poste sur la Via Cassia qui n'avait pas encore été détournée par la vallée de la Paglia. C'est ce relais dont parlent Dickens et Théophile Gautier qui le décrivent comme un hôtel sinistre et glacial, mais c'est un lieu pour moi plein de magie et de mystère, laissé à l'abandon sans sembler vraiment détruit. On rêve d'installer là je ne sais quoi, une communauté, une auberge, un centre d'art international ou n'importe quelle autre utopie du même genre. Nous y avons donc rêvassé un moment sous la voûte ancestrale ou devant la fontaine et j'ai pris quelques clichés avant de remonter au village.


 

Point de Chute

Il court. Il court au milieu des dunes. Ses pieds s'enfoncent lourdement dans le sable. La fille devant lui a encore beaucoup d'avance. Elle est fine, légère, gracieuse, sa foulée est souple et efficace. Vlad accélère, il doit absolument la rattraper.

Nous sommes en avril 1970, à la pointe de la Coubre, au nord de Royan, sur le tournage de Point de chute, un film de Robert Hossein.
Le décor est superbe, une grande cabane en planche perdue au milieu des dunes, autant dire de nulle part. Une vieille construction délabrée, envahie de toiles d'araignées, conçue par Jacques Dugied, mon père (1).
Robert Hossein joue le rôle du chef d'une bande de malfrats qui a kidnappé une jeune fille (2) pour en obtenir une rançon. C'est Johnny Hallyday qui interprète Vlad le roumain, chargé de garder la prisonnière. Qui vient de s'échapper…

Etudiant en fac de Lettres à Nanterre, j'ai profité de quelques jours de vacances pour rejoindre mon père sur le tournage. Mon voyage en train de Paris à Royan a été plutôt amusant parce que j'étais chargé d'un volumineux paquet qui intriguait mes voisins de compartiment. Quand je leur ai affirmé que c'était une machine à fabriquer des toiles d'araignées, ils ont cru que je me moquais d'eux. Et pourtant…

J'avais été fan des premiers disques de Johnny et rencontrer cette idole était assez intimidant. Il n'avait pas encore une grande expérience cinématographique, mais se montrait concentré, à l'écoute des directives du metteur en scène.

J'ai pu avoir une conversation avec Robert Hossein. Je venais de réaliser Vera, mon second court-métrage en super 8, et je lui ai raconté ma passion pour le cinéma. Il a été attentif, sympathique, et m'a encouragé à continuer.
Aujourd'hui, je regrette d'avoir abandonné au bout de quelques années difficiles mais passionnantes. On ne devrait jamais renoncer à ses passions…

Mai 2021

 

(1) sur Jacques Dugied, voir Wikipédia
(2) interprétée par Pascale Rivault


 

Impressions d'Italie : Perugia
Extrait de Journal de voyage, 1999

Mercredi 23 juin, camping Cerquestra à Monte del Lago, province de Perugia (Italia), 18 heures

J'écris à l'ombre irrégulière d'un petit chêne sur une terrasse en terre où est plantée la tente à quelques mètres du lac Trasimeno dans ce camping où nous sommes déjà venus deux fois les années passées. Le temps est superbe, chaud, avec un vent léger et on entend des oiseaux et des canards.

Nous sommes partis assez tôt pour Perugia ce matin et nous n'avons pas mis très longtemps à faire les vingt-cinq ou trente kilomètres qui nous séparent de la capitale de l'Ombrie. Malgré plusieurs séjours ici, nous avons tourné un peu avant de retrouver notre parking de la via Pellini où il y avait, heureusement, de la place. Cela nous a fait passer en plein centro storico, ce que je n'aurais pas cru possible si nous ne nous étions pas égarés. Par l'escalator du parking nous avons rejoint la Via dei Priori pour aller vers l'église San Bernardino qui jouxte l'école des Beaux Arts. La place était calme par cette matinée de juin et nous nous sommes assis quelques instants sur un banc à l'ombre avant de visiter cette église très sobre du 15e siècle où nous n'étions jamais entrés.

Puis nous avons déambulé de places en ruelles, revoyant avec plaisir ces lieux déjà bien connus. Le cloître de la cathédrale est en travaux et les galeries repeintes en bleu seront superbes quand cela sera terminé. Nous nous sommes arrêtés un instant au lieu le plus magique de Perugia, un coin particulier de la Via Maestà delle Volte où le décor est hallucinant. Sur une grande hauteur se croisent des arcs d'ogives et des passages suspendus à des niveaux variés, tout s'enchevêtre avec grâce dans une harmonie incroyable et fait perdre le sens de la réalité. Au pied d'un agréable bâtiment, une bande de hippies jouait de la musique et nous ramenait trente ans en arrière, j'étais jeune et bronzé, je sentais bon le sable chaud.

Nous avons revu la délicieuse Volta della Pace couverte de nombreuses voutes et le somptueux Corso Vannucci (Le Pérugin) qui traverse tout le centre du plateau de la Préfecture à la cathédrale tel un décor de cinéma à grande échelle. La Fontana Maggiora devant le Palazzo dei Priori, sur la Piazza del quattro Novembre est enfin rendue à la population. Les sculptures de Niccolo Pisano et de son fils Giovanni ont été bien restaurées et l'on peut redécouvrir les figures symboliques et s'amuser à chercher les Travaux des Mois, les signes du Zodiaque, les Arts libéraux, les épisodes de la Genèse, l'histoire des origines de Rome et les fables d'Esope. La pierre est blanche et les sculptures prennent une belle rondeur qu'il faudrait observer pendant des heures, mais il fait bien chaud en plein soleil.

Nous avons aussi circulé avec plaisir dans la Via Bagliona et les salles labyrinthiques de la Rocca Paolina, vaste ensemble souterrain constitué d'anciennes rues du Moyen Age, couvertes et englobées dans une citadelle au 18e siècle. Nous y sommes entrés par la porte Marzia, accès obligatoire pour qui veut saisir la magie de ce lieu, mais bien sûr nous n'avons pas eu la chance de la première fois, il n'y avait pas de bonzes en robes couleur safran sortant du souterrain.

J'aime cette ville que je pourrais décrire pendant des heures. Perugia possède le même mystère insondable que Venezia, même sans les canaux et les ponts pittoresques... L'absence de l'eau est compensée par cet incroyable dédale de rues se superposant et se croisant à différents niveaux.


 

Réflexion sur l'image

La photographie est comme la cuisine, il faut souvent beaucoup d'ingrédients pour réussir un bon cliché.

D'abord il y a l'intention, car si les chinois disent qu'une image vaut mille mots, c'est parce qu'elle doit raconter une histoire, parler à celui qui la regarde, lui rappeler un souvenir, une anecdote.

Ensuite il y a le point de vue. Un peu à gauche, à droite, s'accroupir, monter sur un muret, reculer, s'approcher, tous ces gestes indispensables dont l'usage abusif du zoom peut nous priver. Parfois le succès tient à peu de chose. Un objet parasite dans le champ et tout est déséquilibré. Au contraire l'image peut sembler vide, comme s'il manquait un détail, un passant, un pot de fleurs, un rayon de soleil.
La lumière doit être en phase avec le sujet. Un ciel brillant, des ombres, du contraste. Ou bien une ambiance triste, terne, mélancolique.

Enfin il y a l'instant. Attendre ou ne pas attendre ? Telle est ici la question. Je me souviens de nombreuses occasions où ce moment a été décisif.
Un jour j'attendais qu'un passant sorte de mon champ. J'ai quand même réalisé un premier cliché avec ce personnage. Quand il a disparu, un gros nuage noir est venu modifier la lumière, créant une ambiance qui ne ressemblait plus à rien.
Une autre fois, je n'arrivais pas à déclencher, j'avais l'impression qu'il manquait un élément à l'histoire. Un curé à vélo est apparu, c'était le bon instant.
Une autre fois encore, rien n'était satisfaisant. Pourtant le point de vue, le cadrage étaient bons. Peut-être fallait-il un rayon de soleil ou un petit nuage pour me décider. Une voiture est arrivée, se garant pile dans mon champ. C'était foutu pour cette fois !

Il y a un paradoxe avec la photo. Bien souvent une image se prend au 1/125e de seconde, une broutille, trois fois rien comparé à une vie. Mais en même temps, elle est le fruit d'une réflexion, d'une vision du monde, l'expression d'une poésie ou d'une idée sociale qui a pu prendre de années de maturation.
C'est tout ce travail qui peut faire qu'un cliché banal devienne une photo dont on se souviendra longtemps. Même si parfois, le hasard peut nous faire réaliser un bon instantané.

Décembre 2020