Impressions artistiques

Fête des écoles publiques, Tours, 17 juin 1989

Ils sont entrés sur le stade en file indienne. Vêtus de bleu, de blanc, de rouge ; mais ne formant qu'une seule équipe. Ils n'avaient pas de chaussures à crampons. Derrière eux sont venus de jeunes duchesses et des petits marquis poudrés. Puis de nouveaux sans-culottes.

Dans les tribunes, le brouhaha s'était tu. Les parents scrutaient les arrivants dans l'espoir d'apercevoir leurs bambins. Le présentateur égrenait sa litanie des écoles qui défilaient sous nos yeux.

La pelouse se gorgeait de monde dans un ballet réglé avec minutie par les organisateurs. Les enfants prenaient place autour de cercles dessinés sur l'herbe et plantés en leur centre d'un fanion tricolore. Cela dura longtemps sans jamais devenir monotone ; le plaisir céda le pas à l'étonnement de voir qu'on pouvait réunir tant d'écoliers. Des gradins, les visages ne portaient pas la trace de l'effort qu'ils avaient dû consentir pour défiler dans la rue surchauffée, envahie par la foule, avant d'arriver sur le stade.

Une immense ovation jaillit quand tous les enfants furent réunis. Monsieur l'Inspecteur d'académie y alla de son discours bref, mais ému. La pelouse se mit à onduler comme des épis de blé sous la caresse du vent ; c'était la fête des écoles publiques, la célébration du bicentenaire de la Révolution, mais aussi in avant goût de la fête de l'été : les enfants dansaient sur des airs révolutionnaires et l'émotion nous étreignit.

Juin 1989 
Publié dans "Ecole et famille" n°147, septembre-octobre 1989         

voir photo : Fête des écoles publiques, Tours, 1989


 

 

Léo

Tes deux p'tits quinquets que ta mère t'a donnés, ces yeux plissés sur scène comme s'il y avait trop de lumière, et par ces fentes à peine écloses à la fois toute la misère et tout l'amour du monde.
J'aurais bien aimé te connaître, mais ça n'était pas possible à cause de la frontière idole/fan. J'aurais aimé te rencontrer comme un mec, boire avec toi un verre de ce vin de Toscane que tu devais aimer et parler de la vie, de musique et de postérité. Et basta.
J'en ai bu plus tard du vin de ta Maria, une bouteille qu'un de mes fils m'avait rapportée de Castellina. Il avait de bons arômes de Chianti, une belle maturité et était long en bouche comme un chant de liberté.

2011


 

 

Mais où est passée Bernadette ?

1971. Tournage de L'œuf, film de Jean Herman.
Studio d'Epinay.
Deuxième assistant à la mise en scène, je dois m'assurer que les acteurs arrivent à temps sur le plateau. On va bientôt mettre en place un nouveau plan. Il est temps d'aller chercher Bernadette Lafont.
Je file dans sa loge. Son habilleuse ne l'a pas vue depuis un bon moment. Peut-être au bar ? Jean-Michel, le barman, ne l'a pas vue non plus. Je redescends dans la cour, en fais le tour. Pas de Bernadette. J'explore en vain tous les recoins du studio.
Je reviens bredouille et penaud sur le plateau. Elle n'y est toujours pas. Soudain un machiniste me fait signe. Sur un décor en studio, on a l'habitude de déplacer les feuilles - les cloisons des pièces - qui ne servent pas. Un triangle isolé s'est formé, où trône un lit inutilisé. Et sur le lit, Bernadette, endormie.
Elle était déjà là. Lassée d'attendre, elle avait décidé de piquer un somme. Le temps de la réveiller, de réajuster le maquillage, on pouvait passer à l'action.
Moteur.
 


 

 

Michel Legrand

Samedi 26 janvier 2019.
J'apprends la mort de Michel Legrand. Tristesse. Il nous laisse tellement de belles mélodies qu'il sera toujours un peu à côté de nous.

Eté 1970, quelque part au sud de Paris, tournage de Peau d'Ane.
Nous avons passé l'après-midi à tourner une scène de banquet onirique sur une colline pelée. Pas un arbre. J'ai fait de la figuration avec une tête de cerf sur les épaules. Il fait tellement chaud sous ce costume qu'il faut se relayer dans le rôle.
Après le tournage, Jacques Demy m'emmène chez Michel Legrand qui habite tout près. Michel se met au piano pour faire écouter à Jacques des airs qu'il vient d'écrire pour le film. A l'époque, je suis plus Jimi Hendrix que Legrand. Mais là, c'est magique. Tous les trois dans ce grand salon qui s'ouvre sur le jardin, Michel au piano, Jacques et moi sur des canapés. J'ai 21 ans, je suis l'assistant stagiaire d'un grand metteur en scène, le monde s'offre à moi, tout devient possible.
Michel Legrand, son sourire, sa gentillesse, sa générosité. Son plaisir de jouer est si visible qu'il emporte tout sur son passage. Les mélodies défilent. On ferme les yeux, on voit le film...
Merci à Jacques Demy de m'avoir fait vivre ce moment inoubliable.