Jacques Dugied décorateur de cinéma
Par Martine avec les souvenirs de Jean-Luc et le regard éclairé de Vincent
Jacques Dugied a travaillé comme décorateur avec de nombreux réalisateurs tels que Jean Gabriel Albicoco, Jacques Demy, Robert Hossein, Claude Berri, Jean-Luc Godard, Jean Yanne, Georges Wilson, Yves Robert ou Marcel Camus pour des téléfilms historiques.
A la lecture du scénario, le décorateur doit imaginer les décors, les proposer au réalisateur, participer aux repérages. Il s’adapte aux intentions du metteur en scène et son travail s’intègre au film.
D’un tournage à l’autre, Jacques change d’époque, d’ambiance, de genre et se fond dans l’œuvre réalisée.
Nous avons sélectionné quelques titres parmi la soixantaine de films auxquels il a participé en tant que chef décorateur.
Photo Jean-Luc Dugied
Le dimanche de la vie / Jean Herman, 1965
C’est le premier film de Jacques Dugied au poste de chef décorateur.
Le rue Vilin devient studio de cinéma pour reconstituer une rue vers 1938. Au moment du tournage, en 1965, cette rue fait partie d’un îlot insalubre. Elle est bordée par un terrain vague sur toute une portion.
Cette partie démolie est utilisée comme un plateau de studio pour construire les façades du côté absent. Une sorte de décor naturel aménagé.
D’autres décors ont été réalisés aux Studios d’Épinay.
Une dizaine de films ont déjà été réalisés dans cette rue et ses environs : Le ballon rouge de Albert Lamorisse (1956), Casque d’or de Jacques Becker (1952), Rue des Cascades : un gosse de la Butte de Maurice Delbez pour lequel, en 1963, Jacques a participé aux décors en tant qu’assistant de Pierre Guffroy.
La rue Vilin disparaitra presque totalement avec la réalisation du parc de Belleville.
Mister Freedom / William Klein, 1968
Un film plus « rock ‘n roll ».
C’est une politique fiction, un pamphlet contre la guerre du Vietnam avec un super-héros qui va sauver la France face au « péril rouge ».
Le décor emprunte le langage de la publicité avec des affiches, des collages, des accumulations sur les murs qui deviennent lieux d’expression.
Beaucoup de décors sont créés, ils sont volontairement exagérés, saturés ou bruts. On se sent dans un environnement factice, qui sonne un peu faux. On est loin du réalisme recherché dans les films d’époque.
Paris n'existe pas / Robert Benayoun, 1968
Façade de l’hôtel Guimard, avenue Mozart à Paris et studio d’Épinay.
Jacques a réalisé le décor d’un appartement à deux époques différentes. Une création contemporaine (1968) et un décor des années 1920-1930.
Le décor participe au sujet de ce film surréaliste dans lequel le personnage, victime d’hallucinations, passe d’une époque à l’autre.
Le décor est réellement un protagoniste du film. Il rend compte de l’époque, bien sûr, mais aussi des états d’âme du héros. Ce n’est pas juste un fond derrière le personnage, il fait corps avec lui et donne un sens à son délire.
Point de chute / Robert Hossein, 1970
Construction et décors naturels à la pointe de la Coubre, près de Royan.
Il a fallu bâtir une grande cabane en bois sur la côte de l’Atlantique. Cette cabane abandonnée qui doit abriter une jeune fille kidnappée et l’un de ses ravisseurs est pleine de toiles d’araignée qui ont été fabriquées avec une machine spéciale…
Après le tournage, la cabane sera « déconstruite » et il ne restera rien de cette intrusion cinématographique.
Tout va bien / Jean-Luc Godard, 1972
Des décors en studio pour un réalisateur de la « Nouvelle vague » qui prônait le décor naturel…
L’action se situe dans une usine occupée par les travailleurs. Il s’agit d’un grand bâtiment de bureaux, ouvert comme une maison de poupées, construit dans les studios d’Épinay. Le décor est ici encore un réel protagoniste du film.
« Jean-Luc Godard avait demandé une « coupe » sur un bâtiment à deux niveaux, dont la façade avait été enlevée, permettant ainsi à la caméra, montée sur une grue de « balayer » le décor et de monter ou descendre avec les comédiens. » (1)
Jacques Dugied
(1) Extrait de Décors de cinéma. Les studios français de Méliès à nos jours / Max et Jacques Douy, Ed. du Collectionneur, 1993, p.268
Moi y en a vouloir des sous / Jean Yanne, 1972
Une comédie sarcastique sur fond de conflits sociaux.
Outre les nombreux décors construits sur deux plateaux des studios d’Épinay, un stade couvert bien réel en fin de réalisation, se métamorphosa, avant son inauguration, en une cathédrale très médiatisée.
Un grand chemin de croix, dessiné par Jacques, fut créé pour l’occasion : chaque station y est symbolisée par une structure de ferronnerie très contemporaine.
Je hais les acteurs / Gérard Krawcyzk, 1986
L’histoire se passe en 1942 à Hollywood. Pour garder l’esprit de cette époque, le film a été tourné en noir et blanc aux studios de Billancourt.
Jacques expliquait qu’il avait fallu concevoir un décor dont la tonalité de chaque couleur (rouge, bleu, etc…) était choisie pour offrir toute une palette de gris une fois filmée en noir et blanc.
« Le noir et blanc ne m’a pas gêné. Ça m’a rappelé mes débuts ! Et puis, j’ai essayé de penser plutôt aux matériaux, aux contrastes entre le brillant et le mat.
Je n’avais pas voulu lire le roman de Ben Hecht, j’ai préféré me fier au scénario et aux explications du réalisateur, qui m’a d’ailleurs laissé une grande marge de liberté, dans la mesure où c’était son premier long métrage.
Nous avions revu beaucoup de films réalisés ou situés à Hollywood au début des années quarante, comme « Le Dernier Nabab » de Kazan. [...]
Ce qui est frappant, c’est que les décors américains étaient très différents au niveau architectural de ce qu’on faisait en France au même moment [...]. Les U.S.A. [...] voyaient nettement plus grand. Et moi-même j’ai aussi donné des dimensions immenses à certains décors, comme le bureau de Bernard Blier [Cobb] ». (1)
(1) Extrait de Jacques Dugied par F. Cohendy. Le Progrès, 13/9/1986
L'été en pente douce / Gérard Krawczyk, 1986
Décors naturels et constructions à Martres-Tolosane (Haute-Garonne).
« Le scénario exigeait une maison coincée entre deux portes de garage, les propriétaires de ce garage cherchant à racheter cette vieille maison pour agrandir leur entreprise. Cette situation des lieux n’ayant pu être trouvée, il fut nécessaire de construire un décor dans un paysage existant. » (1)
Jacques Dugied
(1) Extrait de Décors de cinéma. Les studios français de Méliès à nos jours / Max et Jacques Douy, 1993, p.301
La maison assassinée / Georges Lautner, 1987
La maison Monge a été construite sur le plateau des Moures près de Forcalquier.
À la fin du film, Monge décide de la démolir pour se libérer des souvenirs qui le hantent. La déconstruction progressive de cette maison a été prévue lors de l’édification du décor. Tout devait se passer selon un processus qu’il a fallu anticiper.
Après le tournage, elle a été complètement supprimée pour remettre le site dans son état initial.
Les souvenirs d'enfance de Marcel Pagnol / Yves Robert, 1989-1990
La gloire de mon père et le château de ma mère
Les décors ont été réalisés en Provence et aux studios d’Arpajon.
La « bastide neuve » a été aménagée dans la région d’Aubagne à partir d’une base de maison existante qui a été transformée pour l’adapter au scénario. Il aurait sans doute été plus simple de tourner dans un lieu plus accessible avec un décor construit de toute pièce, mais pour rester fidèle à Pagnol, l’environnement était important avec l’arbre et la terrasse devant la bastide.
Un décor n’est donc pas toujours totalement artificiel, il peut aussi être l’ensemble d’un paysage.
La bastide est restée en place après le tournage, devenant un but de promenade.
Elle a même été restaurée plus tard pour resservir dans une nouvelle version des Souvenirs d’enfance de Pagnol.
Cuisine et dépendances / Philippe Muyl, 1992
Un appartement a été implanté sur un grand plateau des studios d’Épinay : la cuisine, une salle-à-manger reliées par un couloir. Ces lieux sont constamment parcourus par les acteurs.
Le décor des toits, vus par la fenêtre de la cuisine, est réalisé comme un patio. Il participe à l’action du film avec les apparitions régulières du voisin d’en face qui marquent le temps qui passe.
Rimbaud, dernière escale / de Michel Rachline et Laurent Malet, mise en scène de Nada Strancar, 1998-1999
L’acteur Laurent Malet, très marqué par son rôle dans Arthur Rimbaud, l’homme aux semelles de vent de Marc Rivière, a prolongé l’expérience au théâtre.
Il a tout naturellement demandé à Jacques, qui avait déjà réalisé les décors du film, de créer pour le théâtre le décor de la chambre de Rimbaud chez sa mère : un clin d’œil au tableau de Van Gogh, la chambre de Vincent.
Ce fut aussi le dernier décor de Jacques.
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